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Côté fenêtre

Prendre le premier train pour Deauville, revenir à Paris le soir, reprendre un train le lendemain pour Deauville et revenir à Paris, etc. Paris - Deauville - Paris jusqu’à l’épuisement. Jusqu’à l’épuisement très relatif du corps. Jusqu’à l’épuisement, surtout, du trajet. Jusqu’à éprouver le sentiment de ne plus rien voir par le rectangle de la fenêtre que je n’ai pas déjà vu et, plus encore, de ne plus rien vouloir y voir.

Avant l’épuisement, j’ai beaucoup photographié, très nerveusement et au rythme des apparitions. J’aimais partir quand il faisait encore nuit, me mêler aux travailleurs, aux étudiants mais aussi à ceux dont on ne sait pas où ils vont. M’asseoir au bord de mon siège, le corps tourné vers l’extérieur et l’objectif collé contre la vitre. Voir depuis ma place comment c’était quand la vitesse emporte tout et donne l’illusion que les barres d’immeubles ou les corps de ferme, que l’on croise en quittant la ville, sont giflés par les arbres qui longent les rails, par un poteau ou par la pluie. Attendre que le soleil se lève et remplisse le wagon d’une autre lumière. Révélant ainsi les visages et les corps des passagers réveillés par le jour ou se cachant des premiers rayons, derrière des bras repliés ou sous les pans de leur veste, luttant pour gagner quelques minutes de sommeil. Puis s’arrêter à Evreux, accompagner les fumeurs et remonter dans le train. Y constater un peu plus de valises entassées à l’entrée des voitures et des têtes nouvelles. Ici, quelqu’un s’emporte au téléphone entre deux portes palières, on ne comprend pas tout, là-bas, deux filles, reliées par une paire d’écouteurs, se balancent sur la même musique.

Après un long freinage heurté, le train se vide de ses derniers passagers. Sur le quai, les abris en tuiles plates nous protègent de la pluie et les roues des valises sur les pavés recouvrent son bruit. D’un coup, le hall de la gare se remplit et chacun se fraye un passage vers la sortie. Des taxis se succèdent sur le parvis, des gens poursuivent leur chemin en marchant à travers la place, d’autres encore se dirigent vers un arrêt de bus un peu à l’écart. Sur le trottoir d’en face, par-dessus la circulation des voitures, il y a du mouvement à l’intérieur des brasseries. Plus loin, un soleil énorme irradie la ville et descend implacablement vers la mer. Ici, seulement quelques minutes ont passé et la gare est dépeuplée. Sur les carreaux réguliers du hall, des papiers journaux et des emballages sont déplacés par des courants d’air chauds. Un employé rabat les rideaux du tabac et le grincement du métal retentit dans la gare. La pluie a cessé de tomber, les ombres s’allongent et le hall se couvre de rouge. 

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· Prix du Jury Tremplin Jeunes Talents, Festival Planches Contact

· Exposition au Musée des Franciscaines, Deauville, 23 Octobre 2021 - 2 Janvier 2022, Franciscaines, Festival Planches Contact, Résidence Tremplin Jeunes Talents

· Collection photographique de Marin Karmitz



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